Florence Rault : « On est entré dans l’ère du soupçon » (Le Figaro)

Publié le par YB

Florence Rault, avocate au barreau de Paris depuis 1984, intervient régulièrement pour défendre des enseignants mis en cause dans des affaires d'allégations d'abus sexuels. Dans La Dictature de l'émo­tion (Belfond), rédigé en col­laboration avec le psychiatre Paul Bensussan, l'avocate dé­nonce les effets pervers d'une chasse aux pédophiles menée sans discernement.

- LE FIGARO. - Pourquoi esti­mez-vous que la réflexion a cédé le pas à l'émotion et aux fantasmes ?

Me Florence RAULT. - Aujour­d'hui, notre société, bouleversée par quelques affaires particuliè­rement atroces, est entrée dans l'ère du soupçon. L'heure est à l'obsession de la maltraitance sexuelle et aux amalgames expéditifs. Tous ceux qui entourent des enfants sont suspectés, comme les enseignants ou les ecclésiastiques. En outre, dans un divorce sur quatre, des allé­gations sexuelles sont formu­lées. La dictature de l'émotion mène tous les débats.

- Faut-il remettre en cause la parole de l'enfant ?

Certes, non, mais, quand un mi­neur se plaint, ce sont souvent les parents qui font la démarche. Ce n'est donc pas toujours la pa­role de l'enfant mais celle de sa famille. Parfois, l'enfant n'a rien dit et la machine judiciaire s'em­balle. Cela fait deux innocents massacrés, au lieu d'un. Surtout depuis la circulaire de Ségolène Royal qui engage les chefs d'établissements scolaires à signaler des comportements déviants.  

 

Souvent, aucune enquête n'est conduite; l'enseignant passe en comparution immédiate. Il y a quatre ans, j'ai été confronté à un cas de ce type. L'instituteur a pris trois mois avec sursis. C'est scandaleux, surtout pour des mots entendus et une phrase écrite sur un cahier de texte. On est resté, dans le flou artistique, alors que, dans d'autres do­maines, on ne prend pas pour argent comptant la parole de la victime. Pourquoi, quand il s'agit d'un mineur, sa parole serait-elle sacralisée, alors que parfois elle peut tout simplement expri­mer un malaise.

 

 

 

- Vous remettez donc en cause la circulaire de Ségolène Royal ?

Je ne suis pas la seule à dénon­cer ses effets pervers. Jack Lang lui-même les avait évoqués. Sûr que cela partait d'un bon senti­ment après l'affaire Dutroux. A ce moment-là, on était sub­mergé par l'émotion, mais on aurait dû prendre davantage de recul.

- Pourtant de nombreux pa­rents se plaignent des lenteurs de la justice.

Quand on choisit la voie pénale, il faut savoir respecter les règles. Souvent, les parents ne savent pas comment fonctionne la jus­tice. Si un non-lieu est prononcé, ce n'est pas pour autant que le magistrat couvre un pédophile, mais plutôt qu'il n'y a rien de probant dans le dossier.

Propos recueillis par Françoise Lemoine
Le Figaro      04/05.05.2002

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Un enseignant peut-il aujourd'hui consoler un enfant sans risquer une convocation à la brigade des mineurs ou une suspension par son académie ? Un père divorcé peut-il encore manifester de la tendresse à son enfant sans se voir suspecté d'être un abuseur potentiel ?

Tout indique que notre société, bouleversée par quelques affaires particulièrement atroces, est entrée dans l'ère du soupçon. En matière de protection de l'enfant, l'heure est à l'obsession de la maltraitance sexuelle et aux amalgames expéditifs. La réflexion a cédé le pas à l'émotion et aux fantasmes.

Loin de nier la réalité de la violence sexuelle sur mineurs et forts d'une longue expérience clinique et judiciaire, un expert psychiatre et une avocate dénoncent ici ces multiples dérives. Fondée sur l'analyse de cas réels, La dictature de l'émotion est un précieux outil de réflexion qui affronte courageusement les idées reçues et propose une vision nouvelle et percutante d'un sujet d'une brûlante actualité.

Publié dans Interviewes

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